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Césaire vit, Césaire vivra
Edito du lundi 21 avril 2008

Je n’aime pas les passions soudaines des nécrologues officiels de la France bien pensante. A les entendre, Césaire, mort, n’aurait que des vertus. Ce n’est pourtant pas ce que disaient de lui les chantres du colonialisme quand il réclamait la liberté pour son peuple, quand il disait sa solidarité avec les Algériens en lutte pour leur indépendance ou, après les émeutes de la Guadeloupe en 1967, avec les militants du GONG condamnés par la justice de la République pour avoir osé manifester contre l’oppression. Et plus près de nous, où étaient ces nouveaux convertis de la négritude, quand il dénonçait l’enseignement du « colonialisme positif » dans la loi du 23 février 2005 ? Quand il s’interrogeait sur les manquements de l’Etat dans l’affaire de la Chlordecone, ce pesticide qui avait envahi les cultures antillaises ?

Lorsque, de Toulon à Dakar, Nicolas Sarkozy nous parle de l’identité nationale, de l’utilité du colonialisme ou de l’homme africain, a- t- il lu une ligne de Césaire ? Césaire était un grand écrivain, certes, et il le restera pour les siècles des siècles, mais il fût d’abord un combattant anticolonialiste, un éveilleur de conscience qui participa de la meilleure manière qui soit à la remise en cause de notre bonne vieille civilisation qui, de l’esclavage à la colonisation, porte haut les trois couleurs de la République. Son manifeste « Discours sur le colonialisme » est toujours actuel. Il ne nous parle pas du passé mais de notre présent : « L’Europe est indéfendable (...) le grave est que « l’Europe » est moralement, spirituellement, indéfendable (...) ». L’acte d’accusation est proféré sur le plan mondial par des dizaines de millions d’hommes qui, du fond de l’esclavage, s’érigent en juges. On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique Noire, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu’ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que « leurs maîtres » provisoires mentent. Donc que leurs maîtres sont faibles. » Pour Césaire, l’équation est simple : « Colonisation = chosification. On me parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées. »

Ainsi parlait Aimé Césaire, rebelle parmi les rebelles, mais qui voulut avant tout protéger son peuple et défendre sa dignité. Car la dignité et le respect sont pour le colonisé la valeur suprême. C’est pour cela que sont indignes les larmes de crocodile et les paroles des hypocrites des autorités.

Elles pourront s’épancher autant qu’elles le peuvent, elles ne réussiront pas à cacher la réalité ; elles se briseront sur l’apartheid que notre République fait subir, ici et maintenant, aux sans-papiers traqués, pourchassés, humiliés, qui viennent d’Afrique sans droits, pour échapper à une mort programmée par les affameurs des multinationales de l’agro-business ; elles se briseront sur la discrimination organisée contre les enfants de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane ou de La Réunion, des pays du Maghreb ou d’Afrique noire, français depuis une, deux, trois, quatre, dix générations, qui sont exclus par une sorte de racisme institutionnel des droits fondamentaux inscrits, paraît il, dans la Déclaration des Droits de l’Homme ; elles se fracasseront sur le recours à l’ADN, cette folie génétique qui rappelle les pires moments de l’eugénisme, sur les insultes contre « la racaille », le nettoyage au « Kärcher », la chasse aux enfants de sans papiers jusque dans les écoles ; elles se dissoudront dans le procès intenté aux militants canaques de l’USTKE, le lendemain même de l’enterrement d’Aimé Césaire, pour avoir défendu leurs droits, en rappelant le vingtième anniversaire de la tuerie d’Ouvéa organisée par Charles Pasqua, le « parrain » du Président de la République.

Non, Aimé Césaire n’était pas seulement « un grand écrivain de langue française ». Avec son coturne de Louis le Grand, Léopold Senghor, il avait inventé le concept de négritude quand il était minuit dans le siècle, quand les nazis théorisaient leurs fantasmes sur la race des sous-hommes qu’ils mettraient en pratique en exterminant les juifs, les noirs, les tziganes... Nous n’en sommes peut-être plus là, mais les appels à la guerre de civilisation, les occupations militaires de pays, dans la plus pure tradition du temps des canonnières, le repli sur soi derrière des murs de la honte dans tout l’Occident, nous rappelle que les combats d’Aimé Césaire ne sont pas inscrits dans le passé mais dans notre présent. Lorsque nous constatons la difficulté de la construction de mémorial sur l’esclavage, de l’inscription de la traite dans la mémoire des grands ports français, de Brest à Bordeaux, nous savons que le chemin est encore long pour ce droit à la reconnaissance que demandent les peuples noirs, avec raison, et que revendiqua le poète sa vie durant. Césaire n’est pas mort le 17 avril, il vivra dans le cœur de tous les peuples humiliés, exploités, colonisés. Pour toujours et pour tous, avec lui, nous sommes tous des nègres.

NOËL MAMERE, le 21 avril 2008


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