Discours de Noël Mamère sur l’Afghanistan
22 septembre 2008
Assemblée Nationale
Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, messieurs les ministres, chers collègues,
"Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la nuée de la guerre... C’est de ne pas laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre". Cette phrase de Jaurès, prononcée en 1903 devant les élèves du lycée d’Albi, à l’aube d’un siècle de feu et de sang, devrait inspirer l’esprit de nos débats et inciter à la prudence celles et ceux d’entre vous qui s’apprêtent à prolonger l’intervention de nos forces armées dans une guerre qui n’est pas la nôtre. Car il s’agit bien d’une guerre, Monsieur le ministre de la Défense, avec ses cercueils, ses douleurs, ses atrocités, ses trahisons... La guerre est sans doute la question la plus difficile qui puisse être posée aux représentants du peuple que nous sommes, celle qui importe le plus à une nation parce qu’il s’agit, en fait, de décider de la vie et de la mort de militaires mais aussi de civils, victimes de cet hydre insatiable qui se nourrit du désespoir des plus démunis et du cynisme des puissants. Voilà pourquoi je mesure la gravité de la tâche que m’a confiée le groupe de la Gauche Démocrate et Républicaine pour m’exprimer en son nom.
Ce débat intervient dans un contexte qui s’est aggravé durant ces dernières heures, après l’attentat meurtrier commis contre l’hôtel Mariott d’Islamabad. Il visait à la fois un symbole des États-Unis d’Amérique mais aussi la massive présence étrangère dans cette partie du monde, de plus en plus ressentie comme une occupation qui ne change rien au sort des populations auxquelles on prétendait apporter la démocratie, la paix, l’émancipation, l’aide humanitaire, la protection contre les terroristes et les Talibans... Sept ans après, le feu n’apporte que le feu, massacre les civils et renforce ceux que l’on prétendait éradiquer. Un échec sur toute la ligne.
C’est à ce tragique mensonge que la France participe depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. Faut-il rappeler ici, avec quelle désinvolture il a entraîné notre pays dans une politique contraire à ses intérêts ? Souvenez vous, ça ne se passait pas ici, à l’Assemblée, mais devant la Chambre des Communes britannique, à l’époque de Tony Blair que l’on surnommait "le caniche" de Bush. Bafouant la représentation nationale, le Président de la République avait annoncé l’envoi de 700 soldats supplémentaires en Afghanistan s’ajoutant aux quelques 2000 militaires français des forces spéciales déjà présents sur place. Il avait rompu à la fois la tradition républicaine et trahi la parole donnée le 16 avril 2007, en pleine campagne électorale : "La présence des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive... Le Président de la République a pris la décision de rapatrier nos forces spéciales, c’est une politique que je poursuivrai. Si vous regardez l’histoire du monde aucune armée étrangère n’a réussi dans un pays qui n’était pas le sien, aucune !" On ne pouvait mieux dire ! Déjà, le candidat Sarkozy savait que l’affaire tournait au bourbier. Alors, pourquoi ce reniement de la parole donnée quelques mois plus tard ? Il n’existe aucune raison morale ou politique pour justifier du droit de jouer ainsi avec la vie de nos soldats, avec la vie de la population afghane. C’est pourquoi le Président de la République et votre gouvernement doivent être considérés comme comptables de la mort de ces soldats, comme vous serez comptables de toutes les autres victimes civiles de cette sale guerre, si vous maintenez nos troupes dans de telles conditions.
C’est aussi ce que disent à leur manière des militaires français, sous le couvert de l’anonymat. Ils ne comprennent pas comment et pourquoi l’on peut soumettre la conduite de cette guerre aux errements stratégiques du Pentagone, comment on peut s’engager avec des troupes sous-équipées, qui ne sont pas adaptées à la guerre de guérilla. Les 700 soldats envoyés à la va-vite en 2008 n’ont eu ni l’entraînement ni l’équipement nécessaire. Un rapport du Lieutenant colonel Benoît Desmeulles, en mai dernier, constatait les manques dans le domaine de la connaissance des missions d’infanterie et dans les procédures de convoi qui nécessitent des compétences particulières et surtout maîtrisées. Durant l’embuscade du 18 août même les gilets pare-balles manquaient. Autant d’informations qui semblent confirmées par un rapport secret de l’OTAN, aussitôt démenti par le porte-parole de l’Alliance Atlantique et par la hiérarchie militaire française... A la lueur de ce qui s’est passé en Algérie ou au Vietnam, on sait aujourd’hui ce que valent les "démentis" des militaires !
Depuis sept années, un temps aussi long que celui de la guerre d’Algérie, une sale guerre est donc engagée, sous couvert d’une opération de police et de formation de l’armée afghane... Effectivement, la France n’est pas en guerre, Monsieur le ministre, elle a choisi de faire la guerre, ce qui est sensiblement différent. Or, en l’état, cette guerre est perdue, parce que ses objectifs et sa stratégie sont faux et parce qu’ils nous conduisent vers un désastre programmé. Comme en Irak. Il est donc temps de procéder à un bilan. Nous devons ouvrir au plus vite une commission d’enquête parlementaire qui aura pour objet de faire le point sur les conditions dans lesquelles la France applique le mandat de l’ONU en Afghanistan, sur les buts de guerre, sur les méthodes et les moyens utilisés, sur les coûts et sur les conditions dans lesquelles les 10 soldats français ont péri le 18 août. Nous devons la vérité aux familles et aux Français, de plus en plus hostiles à cette aventure meurtrière.
Ce bilan est d’autant plus urgent que le président de la République nous invite une fois de plus à lui tirer un chèque en blanc, en l’autorisant à augmenter nos effectifs en nombre et en moyens. Ne vous y trompez pas, chers collègues, il s’agit, en fait, de franchir une étape de plus dans l’engagement de la France sous commandement américain. Si l’on ne sait pas où l’on va, on sait qui on suit. Avoir accepté d’envoyer de nouvelles troupes, sans négocier un changement de stratégie avec nos alliés, est une faute politique grave. Je suis sûr que de nombreux parlementaires de la majorité partagent mon opinion, comme Pierre Lellouche ou Bruno Lemaire, qui exprimaient dernièrement leurs doutes sur la stratégie suivie. En 2001, quand tout a commencé, j’avais été le seul député à dénoncer "une guerre contre le peuple afghan". On m’avait durement critiqué pour cette position qui, à l’époque, apparaissait comme en rupture avec la pensée unique. Je l’avais prise en toute connaissance de cause. Ce sont les mêmes raisons qui me poussent aujourd’hui à refuser d’engager des troupes dans cette région et à demander au Premier Ministre et au Président de la République d’ordonner le retrait du dispositif militaire.
Ce n’est pas un refus absolu d’intervention, au nom d’un pacifisme de renoncement, qui me guide, mais une analyse concrète, en rupture avec la rhétorique en vigueur de « la lutte globale contre le terrorisme ». Depuis le 11 septembre, pourquoi serions nous condamnés à choisir entre la vengeance et l’impunité, quand Bush a choisi la vengeance et l’impunité ? En effet, l’opération de police internationale décidée par l’ONU contre Al Qaïda, dans le contexte de « légitime défense », n’a jamais été menée à son terme. La reconstruction économique et sociale de l’Afghanistan en est à son degré zéro. Malgré toutes les promesses de financement, l’aide au développement d’un État afghan souverain s’est perdue dans les vallées tenues par les seigneurs de guerre. Les États-Unis et les forces de l’ISAF apparaissent comme des occupants, sans plan de reconstruction et d’aide qui puisse améliorer le sort des populations. L’accès à la santé, l’eau ou l’électricité, la lutte contre la pauvreté et les droits des femmes ont été négligés. Même les ONG ne peuvent plus travailler, qui nous appellent à "une rupture stratégique" de l’engagement de la France et de la communauté internationale en Afghanistan et qui tirent la sonnette d’alarme sur une situation qui s’est détériorée, et sur les dangers du tout-militaire". Cinq millions de personnes en situation "d’insécurité alimentaire", sur une population de vingt millions ; 80% des puits asséchés...Va-t-on plus longtemps nier la souffrance du peuple afghan en ajoutant la guerre à la guerre ? Que pensez vous, Monsieur le ministre des affaires étrangères, de ces cris d’alarme lancés par vos amis de l’humanitaire, vous qui avez théorisé l’aide militaro-humanitaire ? Vous allez sans doute me rétorquer qu’ils exagèrent et "démentir" à votre tour des propos excessifs... Pas un kilomètre de voie ferrée n’a été posé. Lorsque des routes sont construites, elles servent aux convois militaires. Malgré de nombreux dons internationaux, la situation continue à se dégrader pour les Afghans. Ils se sentent méprisés par des militaires étrangers, ignorants des coutumes et de la culture locale, qui traitent avec les seigneurs de guerre et les chefs de villages, sans se préoccuper des aspirations de la population. Ils favorisent ainsi le détournement de l’argent de la Communauté internationale au profit de structures corrompues à tous les niveaux.
« En opposant Mahométans contre Hindous, tribus contre tribus, castes contre castes », comme l’écrivait Marx en 1842, à propos des méthodes des officiers britanniques pour imposer leur suprématie, on empêche, aujourd’hui comme hier, l’existence d’un État Afghan viable. Les Anglais ont été défaits, mais ils ont laissé une frontière de 1500 kilomètres, la ligne Durand, du nom de l’officier qui a durablement séparé l’Afghanistan de l’Empire des Indes, puis du Pakistan. C’est cette frontière coloniale, où les tribus pachtounes ont été divisées, qui fournit aujourd’hui une base arrière inexpugnable aux talibans et à Al Qaïda pour déstabiliser le Pakistan. Les récentes interventions répétées des forces américaines dans ces zones font redouter une extension du conflit qui entraînera la coalition internationale, et donc la France, dans une logique de guerre régionale aux conséquences imprévisibles. Comme vient de le prouver l’attentat d’Islamabad.
La relance du trafic de drogue après 2001 a fait de l’Afghanistan le premier État narcotrafiquant du monde. La culture du pavot permet à 500 000 paysans de survivre. Quand les forces de la coalition veulent détruire leurs champs, ils prennent les armes et deviennent des insurgés, alimentant l’engrenage inexorable de la guerre.
Plus de 920 soldats de plusieurs nationalités, dont 24 français, ont déjà trouvé la mort. Comme en Irak, les pertes civiles afghanes sont incalculables. La politique de guerre dite de "basse intensité" se traduit par des bombardements aveugles et quotidiens, qui ressoudent la population autour de la fraction la plus radicale des talibans. On ne compte plus les mariages et les fêtes écrasés sous les bombes, parce que faussement assimilés à des regroupements talibans. Il faut se rendre à l’évidence : la coalition a perdu la guerre. La confusion règne dans le commandement où plusieurs forces agissent parallèlement. Sept ans près avoir été chassés du pouvoir, les Talibans regagnent du terrain et maîtrisent aujourd’hui 50% du territoire afghan.
La politique de « pacification » n’a pas plus d’efficacité. Nos soldats luttent contre des combattants protégés par la population. Ils sont trahis par leurs interprètes ou leurs guides. Plus de 10 % des effectifs de l’armée afghane, formée par nos soins, sont considérés comme déserteurs.
La stratégie suivie par l’OTAN vous entraîne dans une fuite en avant, monsieur le premier ministre : Toujours plus de soldats, toujours plus de bombardements, toujours plus de destructions...Et une population qui bascule du côté des talibans. Quel beau bilan !
C’est pourquoi, avec le Groupe GDR, je me prononce non seulement contre l’envoi d’un seul homme de troupe dans cette sale guerre mais pour le retrait des troupes françaises.
Je demande la redéfinition des objectifs politiques et militaires de la France dans cette région et, tout d’abord, le réexamen urgent du mandat de l’ONU. Devant la montée en puissance des talibans, ce mandat a été détourné, de fait, en 2006, quand l’OTAN a étendu son emprise militaire sur tout le territoire Afghan. L’opération « Liberté immuable », tolérée dans le cadre de la légitime défense depuis 2001, et l’ISAF n’ont plus dans les faits qu’un seul objectif réel : trouver et détruire les forces rebelles, assimilant ainsi de fait Al Qaïda, talibans, opposants pachtounes, paysans producteurs de pavots... Il faut réexaminer le mandat et mettre un terme à cette hypocrisie qui déconsidère l’ONU.
La reconstruction de l’État Afghan est devenue un leurre, le maintien de la paix, un mirage et l’ONU, la grande dupe.
Le terrorisme ne se combat pas par la guerre mais par la politique, par la justice et par le droit, par la lutte contre la corruption, la coopération policière et le renseignement. En Afghanistan toute stratégie acceptable ne peut passer que par la rupture avec la doctrine Bush, selon trois axes :
La relance du dialogue politique et la négociation entre les forces liées à l’actuel gouvernement et les insurgés, connus sous le nom générique de talibans. Ce vocable cache en réalité une coalition de forces diverses dont une grande partie n’est pas liée politiquement à Ben Laden mais qui a repris les armes aux côtés des Talibans pour chasser les occupants étrangers. Le dialogue inter-afghan est d’autant plus urgent que les groupes ethniques non pachtounes des régions Est, Nord et Ouest, pourraient décider d’entrer dans le conflit, constatant l’impuissance de l’Armée nationale Afghane et des forces de la coalition. Nos forces seraient alors prises sous le feu croisé des milices qui s’affrontaient déjà avant 2001. La négociation est donc urgente. Pour isoler Ben Laden, il faut d’abord une réconciliation entre les combattants afghans, sous l’égide de l’ONU.
La mise en œuvre d’une solution régionale du conflit. Les bases arrières des talibans, situées au Waziristan, dépendent du soutien du Pakistan et, notamment, des services de renseignements de l’armée pakistanaise, l’ISI. Les militaires pakistanais ne s’attaqueront jamais aux talibans si l’esquisse d’un règlement politique du conflit avec l’Inde, à propos du Cachemire, n’est pas engagée. La situation est d’autant plus dangereuse que ces deux pays possèdent chacun un arsenal nucléaire en parfait état de marche. L’engagement de la France serait plus productif s’il consistait à engager avec l’Union européenne un travail de médiation entre les deux pays. L’organisation d’une conférence régionale pour la sécurité collective de la région serait un pas en avant dans cette direction, d’autant qu’un autre pays frontalier, l’Iran, est concerné par ce règlement régional.
L’aide à la reconstruction de l’État afghan et à la population.
Depuis le début de la guerre, 140 milliards de dollars ont été injectés et pas seulement pour l’achat d’armements. En juin, la conférence de Paris a rajouté 20 milliards. On pourra nous dire que des écoles et des hôpitaux ont été construits, mais nous savons tous ici que le compte n’y est pas et que la corruption organisée d’en haut par le gouvernement Karzaï empêche tout développement durable de l’Afghanistan. Et, pendant ce temps, les populations du Sud, les pachtounes, livrées à elles mêmes, punies pour leur attitude pro-talibane, ne voient de l’aide occidentale que les bavures militaires. Sans une association des populations et des structures locales, sans une réorientation et un contrôle des crédits attribués, l’aide ne sera qu’un alibi humanitaire.
La guerre est donc un échec sur toute la ligne.... Sauf pour le Pentagone qui a installé plusieurs bases militaires en Asie Centrale, qui se sert de l’Afghanistan comme un camp d’entraînement pour ses troupes et qui met en place une nouvelle OTAN redéployée stratégiquement hors des frontières de l’Europe, dans le cadre de sa doctrine de guerre préventive.
Nous devons prendre la mesure de l’alignement atlantiste du Président Sarkozy. Sur le plan politique, le retour dans le giron de l’Otan représente une grave rupture avec la politique étrangère de la France et empêche toute construction d’une politique de défense européenne, indépendante des États-Unis. L’OTAN, utilisé comme vecteur d’un rapprochement euro-américain, n’est que l’outil de la guerre de civilisation théorisée par Huntington et mise en pratique depuis le 11 septembre. En réalité, la politique américaine veut assurer son leadership dans une région stratégique pour le contrôle de l’énergie, face à la Chine et dans un contexte de menace de guerre contre l’Irak.
Pourquoi entraîner l’opinion publique occidentale dans ce combat douteux entre les « racines » de l’occident qui se trouveraient dans le monde judéo-chrétien et le monde musulman dont les différences seraient irréductibles ? Monsieur le premier ministre, ne reprenez pas cette rhétorique dangereuse, vous allez importer les germes de confrontation communautaires dans notre pays et faire de la France une cible de choix pour les groupes fascistes liés à Al Qaïda.
Au nom des nouvelles menaces qui pèsent sur le monde, vous entraînez la France dans une guerre qui n’est pas la sienne, dans une aventure aux risques incalculables.
Nous refusons que soit versé le sang de nos enfants au service d’une cause qui n’est pas la leur.
Parce que nous voulons donner un coup d’arrêt à cette politique dangereuse pour l’Afghanistan et les Afghans, dangereuse pour la France et les Français, dangereuse pour l’Europe et le monde, nous voterons clairement non à la poursuite de l’intervention française en Afghanistan, non à l’occupation et à la sale guerre. En notre âme et conscience et devant le pays, nous demandons le retrait des troupes françaises d’Afghanistan.
Si vous ne voulez pas que l’histoire vous demande des comptes, écoutez nous, monsieur le premier ministre. Retirez nos troupes. Rappelez vous Jaurès : "Le courage aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la nuée de la guerre...".
Noël Mamère, le 22 septembre 2008.