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A propos de la démocratie
Edito du 22 juin 2009

En Iran, les femmes voilées se battent pour la démocratie. En France, certains veulent interdire la burqa et le niqab au nom des droits des femmes. Quel rapport ? Dans les deux cas, il s’agit de notre relation à la démocratie et de notre conception de l’émancipation. Il y a plusieurs manières de défendre la démocratie et la liberté : celle d’Obama, dans son dernier discours du Caire et celle de Bush ; le respect et la tolérance contre l’exportation de normes universelles, au besoin par la force militaire ; la guerre de civilisations contre le dialogue entre les cultures.

Pour ma part, je préfère la première, celle qui encourage la révolution démocratique du peuple iranien qui se bat les mains nues pour la liberté. Au moment où j’écris ces lignes, je ne sais ce que sera l’avenir de cette Révolution menée par SMS, Twitter et Facebook, mais qui dépend surtout du courage incroyable du peuple iranien, des jeunes et des femmes en particulier. Mais une chose est sûre : cette révolution verte, similaire aux révolutions oranges qui balayèrent les bureaucraties Est-européennes, est la seule manière d’opérer une rupture radicale avec la dictature théocratique. Toutes les autres, du coup d’Etat militaire aux interventions occidentales, ne font qu’ajouter du chaos au chaos, comme en témoignent l’Irak, l’Afghanistan, la Somalie et tant d’autres exemples à travers le monde.

Avant d’être un objectif, la Révolution démocratique est un mouvement dont les conflits internes, les modes de décision, les débats sont en définitif plus importants que les résultats. Ils influent eux mêmes sur le cours de l’histoire. La Commune de Paris a été vaincue mais son exemplarité démocratique a influé sur le cours ultérieur de l’histoire politique française. La Troisième République en fût l’héritière indirecte, empêchant la monarchie de succéder à Napoléon III. La Terreur et Thermidor ont gagné mais, en enterrant les acquis de la révolution de 89, elles ont fait le lit de la dictature napoléonienne. La démocratie en mouvement est peut-être imparfaite mais elle seule permet de préparer l’avenir, car elle ne nie pas l’autre, l’adversaire. La volonté d’éradication du groupe dominant, qu’il soit l’expression d’une classe, d’un groupe ethnique, d’un clan, d’une religion, n’élimine pas un des termes du conflit. Au contraire. Il subsiste à l’état latent dans la société et resurgit au moment et sous la forme où l’on l’attend le moins.

La démocratie, c’est le pouvoir du peuple, mais ce n’est pas la victoire d’une partie du peuple contre une partie "non pure" du peuple. Nul ne peut parler au nom de tout le peuple. Voilà la réflexion que m’inspire le formidable mouvement du peuple iranien. Ce qui est à noter dans ce cas d’école, c’est que la démocratie a surgit de l’intérieur même des institutions antidémocratiques iraniennes. La légitimité du pouvoir du "Guide" est contestée parce qu’il a nié ses propres institutions en cautionnant la fraude électorale la plus gigantesque qui ait été organisée à l’échelle d’un des plus grands pays du monde. Mais quel rapport avec la demande de commission d’enquête sur la burqa, présentée par 65 parlementaires de droite et de gauche ? Là encore, la réponse se trouve dans le discours de Barack Obama, quand il affirme qu’un pays occidental "ne peut dicter les vêtements qu’une musulmane doit porter". Ce n’est pas une génuflexion devant les régimes théocratiques mais la conscience que le combat contre la guerre de civilisation suppose une capacité de réconciliation et de dialogue.

En France, nous n’avons pas les mêmes traditions de liberté d’expression religieuse. Chez nous, le jacobinisme s’est imposé, dans une lutte très dure contre toutes les autres tendances de la révolution démocratique. Il a appliqué le précepte bien connu de Staline : le parti ne se renforce qu’en s’épurant. La Révolution française a mangé ses enfants, les Girondins, Danton, Robespierre et des milliers d’anonymes. Elle a substitué un pouvoir centralisé, la République, à un autre pouvoir centralisé, l’absolutisme royal. Mais cette substitution s’est accomplie au nom d’une communauté politique abstraite, les citoyens, tout en inventant un modèle orignal issu des Lumières et en rupture avec la monarchie de droit divin. Les Provinces, les Nobles, les particularismes locaux, les langues, ont été progressivement niés au nom de l’unicité, de la fusion de l’État, de la Nation et du Citoyen, au nom d’un idéal qui, de fait, niait la diversité. Ce modèle a été un puissant facteur de développement de la liberté, de l’égalité, mais un peu moins de la fraternité, parce qu’il a débouché sur une tendance lourde à nier la différence ; Les bretons, les alsaciens, les occitans, les corses, les basques, en savent quelque chose. Leurs langues et leur culture ont été niées jusqu’à nos jours où la ratification de la charte européenne des langues régionales passe encore mal auprès des élites républicaines. Contrairement à d’autres démocraties considérées comme "moins républicaines", le droit de vote des femmes a été nié jusqu’en 1945 . La laïcité, qui fût une grande conquête républicaine, se fige aujourd’hui en un dogme contre la deuxième religion de France, l’Islam. Au nom de la laïcité, on empêche les carrés musulmans dans les cimetières, la construction de mosquées dans les villes. La loi sur le voile n’a fait que révéler le pot aux roses. Les propositions de la Commission Stasi, qui proposait plusieurs intelligentes solutions de compromis, comme la reconnaissance de jours fériés propres à d’autres religions, dont l’islam, furent balayées et la loi ne s’appliqua qu’aux seules jeunes filles musulmanes. Aujourd’hui, on nous refait le même coup avec la burqa en lançant un débat manichéen et désincarné où l’on nous somme de répondre par oui ou par non à une question complexe qui ne met pas seulement les quelques centaines de personnes concernées, mais notre rapport à la deuxième religion du pays, assimilée une fois de plus à un ensemble de pratiques moyen-âgeuses au prix d’amalgames injustifiables.

Le débat sur la burqa, comme celui sur le voile à l’école, sont des exutoires au racisme post-colonial latent d’une société qui n’a jamais fait son travail de mémoire sur la colonisation. Dans le reste de l’Europe, ces pratiques ne font pas débat. Ces pays sont-ils pour autant des repaires de fondamentalistes extrémistes complotant en permanence contre notre société et notre mode vie ? A l’évidence, non. Pourtant, en France, la question revient régulièrement sur le tapis, alors que la burqa est un phénomène très limité à certains quartiers. On fait comme si cet aspect d’une pratique religieuse radicale et marginale était représentatif de la religion musulmane. Cette vision simpliste risque d’avoir comme seule conséquence pratique d’enfermer un peu plus les femmes qui, de leur plein gré ou soumises aux injonctions de leurs maris, revêtent ce voile intégral. Il risque surtout de produire dans la société une fracture de plus. L’interdiction du voile à l’école a été suivie de nombreux incidents dans les services publics où des personnels refusaient de répondre à des femmes voilées. Demain, c’est dans la rue que l’opprobre sera jeté contre une partie de la population. Oui, cela me choque en tant qu’élu local de marier une femme que je ne vois pas, mais pourquoi faire une loi pour un problème marginal qui pourrait se résoudre par le dialogue et éventuellement des textes mieux appliqués ? Pourquoi inscrire cette question dans le débat public maintenant alors qu’il y a tant d’autres problèmes, à commencer par l’exclusion des populations discriminées, reléguées, abandonnées, dans ce que l’on désigne, en un doux euphémisme, comme des "zones sensibles" ? Pourquoi instaurer un système où ceux qui ne vivent pas comme l’exigent les "traditions françaises", sont mis au ban de la nation ? N’est ce pas confondre volontairement nation, tradition chrétienne, République, État ? On comprend que Fadela Amara qui, n’arrive pas depuis deux ans à faire avancer son "plan Marshall des banlieues", s’engage dans cette croisade. Mais n’aurait-elle pas mieux à faire ou à dire quand s’accumule la ségrégation des populations, leur fichage, leur parcage, quand le délit de solidarité s’applique y compris à ses anciens amis de SOS racisme ? N’y- a- t- il pas mieux à faire quand le chômage des jeunes explose et que l’on supprime les subventions aux associations citoyennes, celles là même qui étaient autant de paravents contre la montée du "communautarisme", expression de l’organisation de populations qui n’ont plus d’autre lien avec leur culture que la télé par satellite dans leurs langues d’origine ? L’État casse les services publics dans les quartiers populaires, supprime les postes, ghettoïse les écoles publiques, karchérise à tout-va et il s’étonne ensuite que les forces qui s’y développent soient influencées par des traditions étrangères à la République. C’est le bal des hypocrites. Mais cette hypocrisie a un nom : la xénophobie d’État. Voilà où l’Iran et la France ont un lien commun. Peut-on émanciper quelqu’un contre son gré ? Ce sont les femmes qui doivent se libérer de cette prison qu’est la burqa, c’est la société et non l’État qui doivent convaincre et non contraindre . Lorsque l’on combat ceux qui ne nous ressemblent pas, il ne faut pas s’étonner qu’un jour, la frustration se transforme en révolte et la révolte en organisation. La démocratie ne doit pas produire des normes qui disqualifient, stigmatisent, ou dévalorisent des catégories de la population. Parce que je combats pour le droit des femmes en Iran, je me battrai pour que celles qui revendiquent de s’habiller comme elles le souhaitent puissent aussi exprimer leurs différences, tant que cela ne nuit pas au fonctionnement des services publics, à l’hôpital ou ailleurs, même si je combats l’idéologie qui la soutient. Telle est ma conception de la démocratie. La loi doit protéger mais elle ne doit pas supprimer les conflits à l’intérieur d’une société.

Noël Mamère, le 22 juin 2009


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