Pourtant, en ces premiers jours de novembre, nous commémorons un événement qui changea le cours de l’Histoire, de notre histoire, de nos histoires. Il y a vingt ans, le Mur de Berlin, symbole de la Guerre Froide entre l’Est et l’Ouest, tombait sous les coups de boutoirs, de marteau et de massue de tout un peuple, levé comme un seul homme contre la dictature communiste. Un empire qui se croyait invincible, s’effondrait comme un château de cartes. Et avec lui se refermait un chapitre de ce « court Vingtième siècle » qui s’était ouvert en 1914, avec l’assassinat de Jaurès, avait continué par la plus grande boucherie de tous les temps qui faucha une génération entière d’européens et s’était poursuivie par la révolution russe d’octobre 1917, déclenchée par Lénine et ses « camarades » au nom du Pain, de la Paix et de la Liberté. Ce sont ces évènements qui ont constitué le décor du XXème siècle qui installa des régimes staliniens dans toute l’Europe de l’Est et jusqu’en Chine et au Vietnam. Ce fut aussi le siècle de la crise de 29, qui accéléra la polarisation sociale et poussa une partie du grand patronat à cautionner la folle aventure des nazis en Allemagne à laquelle s’abandonna une grande partie des classes moyennes déclassées. Ce fut le siècle de Staline fondé sur un système de terreur symbolisé par le « goulag », puis la bureaucratie brejnevienne et les expériences malheureuses de « socialisme à visage humain », de la Pologne à la Tchécoslovaquie, réprimées dans le sang et la violence d’Etat. La caste qui dirigeait l’URSS et ses satellites ne voulant rien céder de ses privilèges , le paradis socialiste était devenu une vaste prison pour les dissidents, les empêcheurs de tourner en rond, ceux qui croyaient en Dieu et ceux qui n’y croyaient pas. La fin est connue de tous : Solidarnosc, la guerre en Afghanistan, la course aux armements lancée par Reagan, l’arrivée de Gorbatchev, la Perestroïka et puis les premiers craquements aux marches de l’Empire. L’implosion de ce régime ne fut pas le produit d’un complot de la CIA mais l’expression d’une désobéissance civile de masse. Des milliers de gens défilèrent en RDA, reprenant un slogan que n’importe quel opprimé d’aujourd’hui, de la Birmanie à la Corée du Nord, de la Guinée à la Syrie, pourrait reprendre à son compte : « nous sommes le Peuple ». Le Mur tomba en une nuit ouvrant une brèche sur le nouveau siècle, onze ans avant son avènement.
Aujourd’hui, l’Europe a retrouvé son unité, mais le compte n’y est pas. Avec la fin de la Guerre Froide, les marchés se sont mondialisés dans la déréglementation et la dérégulation totale entraînant la fin des Etats providence de l’Ouest européen et le bradage des économies de l’Est européen aux anciens bureaucrates, aux mafias et à quelques hiérarques profitant de l’aubaine. La culture et l’éducation, qui constituaient un des acquis des Etats du Comecon, le marché intérieur du camp socialiste, se sont écroulés, aussitôt remplacés par la culture du divertissement importée d’Hollywood. Dans plusieurs pays (Hongrie, Roumanie, Bulgarie), des tensions sont nées entre les minorités, souvent roms et tziganes, et les peuples slaves, tandis que l’antisémitisme a ressurgi par bouffées. Partout, l’ouverture des archives a provoqué de graves traumatismes et empoisonné les sociétés fragiles. Les espions de la Stasi, de la Securitate, du KGB, avaient transformé des millions de gens en espions de leur propre famille et de leur entourage...Dans l’ex-Yougoslavie, a éclaté le conflit armé le plus violent depuis la deuxième guerre mondiale. La guerre de 14 avait commencé à Sarajevo avec l’assassinat d’un empereur, le siècle enfanté par la guerre s’est terminé par un bain de sang en Bosnie dont la capitale, Sarajevo, assiégée, était devenue le symbole de la résistance à l’épuration ethnique. La boucle était bouclée.
20 ans après, une autre ère peut s’ouvrir, marquée par de nouveaux défis. Si le nationalisme exerce toujours son influence néfaste, peu à peu, l’Europe s’unifie. Pourtant, la crise subsiste dans l’ex-Union Soviétique ; Les peuples du Caucase, de l’Ingouchie à la Tchétchénie, ne sont pas près de se soumettre à la Russie qui n’a toujours pas choisi sa voie entre la tentation totalitaire et l’aspiration démocratique, l’assassinat de journalistes courageux comme la guerre de Géorgie, le montrent amplement. Sous le socialisme réel, la crise écologique a fait des ravages encore plus forts que dans l’Ouest. La fin de la mer d’Aral en Ouzbékistan, ou les centrales RBMK de type Tchernobyl, véritables bombes disséminées dans une dizaine de pays, en témoignent plus que de longs discours. La crise sociale enfin, touche les retraités qui se replient sur les valeurs du régime passé, comme les jeunes qui se réfugient dans les paradis artificiels ou l’hyperconsommation... Il n’en reste pas moins que la chute du Mur a été un moment fort de l’émancipation des peuples, mais elle a fait une victime collatérale : la social-démocratie. Dans son combat sans fin contre le communisme, elle avait enfanté un modèle social conforté par les Trente Glorieuses ; La chute du Mur et le développement technologique ont cassé ce modèle. Le capitalisme financier, vainqueur provisoire de cet épisode, marchandise tout ; Il n’a que faire des canards boiteux, des pauvres, des plus fragiles ; Il démantèle les services publics, à l’Est comme à l’Ouest, privatise et vend tout à l’encan. Vouloir changer d’ère, c’est dépasser le capitalisme et l’étatisme productivistes. C’est aussi cela que nous célébrons avec la fin de la dictature soviétique ; pour avoir enterré l’espérance, elle n’était plus que le « passé d’une illusion », pour reprendre l’expression de l’historien François Furet.
Ce « trauma » aura été fécond, puisqu’il aura permis que se rouvre le débat sur l’avenir du modèle de société que nous voulons. La gauche, sous ses formes stalinienne, léniniste, autoritaire, centralisée et bureaucratique, est morte. Définitivement. Une autre gauche peut se lever, écologiste, libérée des vieux débats entre réformistes et révolutionnaires, qui ont tous échoué devant les Murs de l’argent et de la bureaucratie. Cette autre gauche existe, je l’ai rencontrée, elle s’appelle l’écologie politique.
Noël Mamère , le 2 novembre 2009
PS 1/ La révolte des sénateurs UMP contre la suppression de la taxe professionnelle n’est qu’un épisode de plus des tiraillements dans la majorité. Elle exprime le malaise des milliers d’élus locaux qui se voient chaque jour confier de nouvelles prérogatives sans les moyens correspondants. C’est un euphémisme parce que, chaque année, des coupes claires amputent les budgets des collectivités territoriales et la décentralisation devient un leurre.
PS 2/ Le journaliste Taoufik Ben Brick retourne à la case prison. Le Président Ben Ali, fort de sa réélection à vie, inaugure son nouveau mandat en redoublant les attaques violentes contre les défenseurs des droits de l’Homme : agressions, intimidations, pressions. Pas un jour ne se passe pour humilier les Justes qui osent contester le régime policier. Monsieur Kouchner, comme d’habitude, ne dit rien.
PS 3/ Le débat sur l’identité nationale commence fort. Pour Nicolas Sarkozy, comme pour le Maréchal Pétain « la terre ne ment pas ». La prochaine fois, on va découvrir que les trois composantes de l’Identité nationale sont le Travail, la Famille et la Patrie. Gageons que la prochaine étape sera la réouverture des Chantiers de Jeunesse où l’on chantera trois fois par jour la Marseillaise et où on enseignera « nos ancêtres les Gaulois », à cette jeunesse française qui se croyait originaire de territoires colonisés par la France et s’est découverte « auvergnate », le mois dernier, sous l’effet des plaisanteries nauséabondes du Ministre de l’Intérieur.