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Claude Lévi Strauss , l’écologiste de la biodiversité culturelle
Edito du 9 novembre 2009

Claude Lévi-Strauss, grande figure de l’anthropologie et de l’ethnologie, s’est éteint, à quelques jours de son 101ème anniversaire. Ce grand intellectuel a montré que la défense de la biodiversité naturelle passe par celle de la biodiversité culturelle. Au milieu du siècle dernier, dominé par la culture productiviste, avec la société industrielle comme seul horizon, il a osé penser à contre-courant, en décolonisant l’anthropologie et en inventant l’ethnologie moderne. Alors qu’il était minuit dans le siècle, que le racisme triomphait en Allemagne, au Japon, à Vichy, il anticipait la sortie de ce « colonialisme de civilisation » par le respect que portent les peuples autochtones à leur environnement.

Ce refus de l’impérialisme culturel fondé sur la hiérarchie des races lui a permis de comprendre, avant les autres, que la destruction des ressources culturelles entraîne la destruction des ressources naturelles, que le refus du « vivre ensemble » conduit les civilisations à leur effondrement. Son étude des formes de sociétés dites primitives a nourri son pessimisme sur nos propres sociétés. Mais cette lucidité lui a aussi permis de faire preuve d’un optimisme raisonné, celui qui comprend que la création de l’intelligence collective des sociétés ne peut faire table rase des savoirs ancestraux naturels, de l’apport des traditions, de la capacité des hommes à trouver des moyens d’assurer leur survie dans les milieux, a priori, les plus hostiles. Cette connaissance intime des civilisations disparues lui a permis d’affirmer dans "Tristes Tropiques" que : « Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui".

Au moment où nous abordons une phase décisive de la négociation sur le climat à Copenhague, dont nous pouvons craindre qu’il se transforme en un « Munich climatique », en raison de la lâcheté des pays riches, de l’avidité des entreprises multinationales, de la complicité active des dictatures au pillage des ressources naturelles, culturelles et humaines de leur pays, on ne peut que rendre hommage à une telle clairvoyance dans un monde où la religion du progrès et de la croissance est encore une drogue dure pour toutes les économies. En étudiant de près les sociétés pré-capitalistes, Levi-Strauss a de fait compris que la marchandisation des biens communs que sont l’eau, l’air, la terre, entraîne la marginalisation et l’extinction des peuples premiers et la perte des liens sociaux pour les autres. A une époque où l’on ignorait encore les travaux d’Ellul et de Charbonneau et où l’écologie politique n’existait même pas à l’état de projet, il a du mener bien seul ce combat pour ne pas séparer la nature de la culture. Il l’a mené contre l’existentialisme de Sartre, le libéralisme d’Aron, le marxisme souvent régressif de ses contemporains. Pour ce faire, il a arpenté durant des années la forêt amazonienne, où il a rencontré les Indiens Bororos et Nambicuaras du Brésil. C’est là qu’il connait l’expérience la plus importante de sa vie. S’il fut l’un des structuralistes les plus célèbres, sa pratique a été à l’antithèse de cette mode qui amena nombre d’intellectuels de la rue d’Ulm à trouver dans Lacan et Althusser des théories totalisantes. Il n’était pas adepte des abstractions brillantes mais des constats fondés sur le regard et l’écoute de l’autre, ces sociétés tribales, dites « primitives » dont il a décrit le langage, les croyances, les moeurs et les liens avec la nature. Lévi-Strauss n’est pas un philosophe de la nature, comme Michel Serres ou Hans Jonas, il ne répond pas à la question de savoir si les animaux ont des droits ou si la planète sort de son équilibre ; il se contente d’observer comment différentes sociétés perçoivent leur environnement, par exemple en attribuant une personnalité à des animaux, ou en racontant des récits sur une catastrophe originelle dont ils attendent le retour. S’il n’est pas un penseur écologiste, il apporte à l’écologie sa dimension culturelle, en montrant que l’on peut apprendre des autres sociétés pour résoudre les problèmes qui sont les nôtres. Il observe localement pour penser globalement. Mais c’est en spectateur engagé qu’il observe ces oubliés de l’histoire que sont les tribus amazoniennes. Il n’est pas neutre. En changeant son regard sur les derniers peuples ancestraux, il change le notre sur le lien qui unit ces peuples à l’environnement grâce à son approche écologique du monde et des hommes. Rien ne lui était plus étranger que l’identité nationale, ce concept valise, construit par l’Etat autour d’une mythologie hors-sol, structure l’imaginaire collectif de groupes aussi différents que les corses, les alsaciens, les bretons, mais aussi les immigrés d’origines maghrébine, africaine, chinoise, sans tenir compte de leurs différences, de la richesse de leurs cultures, de leur apport à la construction d’une Europe des peuples, fondée sur la diversité et non l’uniformisation, sur les identités multiples et non sur l’assimilation par le sang. Rien n’était plus étranger à cet homme si respectueux de l’autre que la xénophobie d’Etat défendue par les tenants des Murs de toute sorte qui organise l’apartheid planétaire pour protéger certains groupes sociaux par rapport à d’autres.

Saluer aujourd’hui sa mémoire c’est comprendre sa volonté de rendre indissociable préservation des richesses humaines et des richesses naturelles et son apport décisif à la compréhension de la mondialisation. Lorsqu’il dit : " La civilisation n’est plus cette fleur fragile qu’on préservait dans quelques coins abrités d’un terroir riche en espèces rustiques. L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat ", il décrit par anticipation la machine à broyer l’imaginaire des peuples, leur âme, ce qui fait que nous sommes tous égaux et tous différents, tous égaux parce que tous différents.

Noël Mamère, le 9 janvier 2009

PS/ 1 Nicolas Sarkozy, à mi-mandat. Vivement qu’on en finisse ! Il y a une apparence, l’ego de l’hyper-président et une réalité : les attaques contre les fondements même du modèle social français. Exploiter plus pour gagner moins, le credo est clair, crise ou pas crise. Avec Sarkozy, ce sont toujours les mêmes qui paient, et les mêmes qui dînent au Fouquet’s.

PS/ 2 Au moment où l’on fête la chute du Mur de Berlin ( voir édito précédent) , le sommet du G20 qui a réuni vendredi dernier les Ministres des Finances des pays qui représentent 90 % de la richesse mondiale, ne s’est mis d’accord sur rien : pas de taxe sur les banques qui prennent des « risques » avec l’argent des autres, pas de taxe sur les transactions financières permettant d’aider les pays pauvres, ni sur le financement de la lutte contre le réchauffement climatique. Un nouveau Mur s’érige sous nous yeux, celui de l’apartheid qui protège nos zones riches face à la masse des pauvres que nos politiques ont aidé depuis des lustres à devenir encore plus pauvres. Lorsque ce Mur là tombera, ce sera beaucoup moins pacifique qu’il y à 20 ans.


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