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Et pendant ce temps là...
Edito du 3 juillet 2006

Samedi 21 h, la France s’est arrêtée. Pendant 90 minutes, elle a retenu son souffle, vibrant pour 22 joueurs et un ballon. Puis des millions de personnes ont pris possession de la rue pour fêter l’exploit de Zidane et de ses camarades. Les jeunes des banlieues sont descendus dans les centres villes, se réappropriant les symboles d’une nation qui, pourtant, les oublie et les marginalise le reste de l’année. Ils chantent La Marseillaise, brandissent le drapeau français, montrent haut leurs cartes d’identité, se moquent de Le Pen et de Sarkozy.

Après le foot, le moment de communion nationale, préempté par ceux que la nation exclut au quotidien : les minorités invisibles revendiquaient leur visibilité. Mais cet arrêt collectif sur image qui provoqua joie à Paris ou à Lisbonne et tristesse à Rio et à Londres ne fut qu’un moment d’illusion car, pendant ce temps là, le monde continuait de tourner :
-  A Paris (France) plus de 20 000 personnes manifestaient pour que l’on expulse pas les enfants sans -papiers, démontrant ainsi que solidarité est encore une valeur qui peut faire échouer des décisions iniques au pays qui imagina la Déclaration des droits de l’Homme ;
-  A Mantes-la-Jolie (France), dans la cité du Val-Fourré, trois tours étaient détruites, continuant aussi la restructuration de ce quartier populaire fort de plus de 20 000 habitants. Nous continuons à payer le prix d’une urbanisation folle, produit de l’appel massif de main d’œuvre immigré dans les années soixante ;
-  A Bagdad (Irak), un attentat parmi les plus meurtriers faisait 66 morts dans la communauté chiite et nous rappelait la folie furieuse des conséquences de la guerre de Bush ;
-  A Gaza (Palestine), l’offensive israélienne se déchaînait contre des ministres et des députés, arrêtés par l’armée qui détruisit la centrale électrique et les bureaux du Premier ministre, démantelant les lambeaux de ce qui reste de l’Autorité palestinienne sans que la communauté internationale ne s’émeuve de ces pratiques dignes d’un Etat, ivre de sa puissance militaire ;
-  A Lhassa (Tibet), le président chinois inaugurait le train le plus haut du monde reliant à plus de 5OOO mètres Pékin à Lhassa pour perpétuer à tout jamais la domination chinoise sur le Tibet et signifier aux yeux du monde la puissance montante de la Chine dans tous les domaines ;
-  Au Mexique, 70 millions d’électeurs choisissaient leur président. La vague rose et rouge qui submerge l’Amérique latine pourrait faire basculer à gauche la deuxième puissance après le Brésil, accélérant l’isolement des Etats-Unis dans cette partie du monde ;
-  En Bolivie, le président Morales remportait les élections à l’Assemblée Constituante et faisait approuver les bases d’une nouvelle constitution. Le premier président indien d’Amérique latine poursuit sa révolution tranquille : après la nationalisation des hydrocarbures, la réforme agraire et celle de l’Etat sont en marche ;
-  Au Bangladesh, des manifestations concernant la loi électorale étaient réprimés dans tout le pays. Plusieurs morts et des centaines de blessées nous rappelaient l’existence d’un des pays les plus pauvres du monde ;
-  A Matadi, dans le sud-ouest de la RDC (ex Zaïre), 10 personnes étaient tuées lors de la répression d’une marche pour l’autonomie de la province du Bas- Congo ;
-  Au Sénégal, le président Wade décidait de remettre à la justice le dictateur tchadien Hissène Habré, qui, soutenu en son temps par ses parrains libyens ou français, avait fait tuer plus de 40 000 de ses compatriotes ;
-  A Liège (Belgique), on enterrait les deux fillettes violées et assassinées, replongeant tout un pays dans les affres de l’affaire Dutroux qui avait révélé l’ampleur de la pourriture ayant infesté la société belge, sa chaîne judiciaire et policière, il y a une dizaine d’années ;
-  La Finlande succédait à l’Autriche à la présidence de l’Union européenne dans une indifférence générale, révélant le fossé creusé entre l’Europe des gouvernants et celle des peuples depuis l’arrêt du processus constitutionnel ;
-  A Détroit (USA), le PDG de Général Motors annonçait le processus d’Alliance entre son entreprise et Renault Nissan, montrant quelques jours après la fusion Mittal-Arcelor que la mondialisation économique continue de plus belle avec son cortège de fusions acquisitions, de concentrations dans des transnationales qui déréglementent le travail, multiplient les délocalisations, les licenciements et la marginalisation de la politique face à l’économie triomphante ;
-  En France, EADS change de tête ; NoëL Forgeard démissionne remplacé par Louis Gallois, l’ex PDG de la SNCF. Ce jeu de chaises musicales permet à Dominique de Villepin de placer son directeur de cabinet, Pierre Mongin, à la direction de la RATP. Il permet surtout de faire oublier l’affaire Clearstream pilotée par l’ex numéro 2 d’EADS Jean-Louis Gergorin et l’affaire des stocks options que le président Forgeard avait converti en une somme sonnante et trébuchante... Ce scandale des grands patrons qui s’attribuent des millions d’euros n’émeut pas les professionnels de l’insécurité pour qui la délinquance en col blanc doit être protégée ;
-  En France, la taxe sur les billets d’avions dite « Unitaid » permettant l’achat des médicaments pour le sud commençait ce samedi 1er juin. Une mesure limitée qui va dans le bon sens, le jour où un rapport officiel de l’ONU montrait que la mondialisation creuse les inégalités qui ont fortement augmenté depuis 1980. A quand une taxe sur le commerce des armes et sur les transactions spéculatives mondiales ?
-  En France et pour en revenir au sport, le Tour de France commençait avec 9 coureurs en moins dont les deux favoris présumés. Le dopage empoisonne le sport de haut niveau et transforme les sportifs en cobayes victimes de profiteurs, d’intermédiaires véreux, de médecins prêts à tout pour le gain.

La marchandisation, la starisation, la concurrence exacerbée, le nationalisme avéré, ces plaies du sport comme nouvel opium du peuple, sont le lot de tous les sports. Cela nous ramène au Mondial ; s’il peut faire rêver un pays tous les 4 ans, il ne doit pas nous faire oublier que toute l’année, y compris durant le spectacle, le monde est en guerre, que la famine accable des centaines de millions de gens, que la crise écologique menace l’humanité, que les pandémies se développent, que l’analphabétisme est la règle pour des centaines de millions d’enfants, de femmes et d’hommes. On peut faire la fête à Zidane et ne pas être dupe sur l’état du monde. En tout cas, moi je ne le suis pas, et c’est pourquoi tout en souhaitant bon vent aux Bleus, mes pensées en ce mois de juillet torride vont d’abord à ceux qui souffrent, sont opprimés, exploités, humiliés, stigmatisés partout dans le monde. Le sport mondialisé, peut-être, mais d’abord la mondialisation des droits, de la solidarité, des résistances à l’injustice Un monde à réinventer, à réenchanter. Un autre monde est possible.

Noël Mamère, le 3 juillet 2006


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