Comme d’autres responsables politiques, je me suis rendu à Cachan. Pendant que Sarkozy parade en boubou à Dakar, 200 personnes, dont 70 enfants, croupissent depuis un mois dans un gymnase du Val de Marne. La tuberculose et la varicelle menacent des bébés de 6 mois et des femmes enceintes. Poursuivant sa politique d’instrumentalisation de l’immigration à son seul profit, le ministre de l’Intérieur ne veut rien entendre et s’entête dans sa ligne de conduite : reloger les familles en situation régulière et renvoyer les autres chez elles. Comme les enfants des cités ou les juges de Bobigny, il prend ainsi en otage les sans-papiers de Cachan. Tout lui est bon pour chaparder quelques points au Front National et engranger des électeurs apeurés pour le deuxième tour de l’élection présidentielle.
Pourtant, Cachan mérite mieux que ces petits calculs politiciens. Ces femmes et ces hommes viennent de pays, produits du colonialisme français : Côte d’Ivoire, Mali, Sénégal...Dans tous ces pays, la France a continué d’avoir d’importantes responsabilités quant à la misère dont ils souffrent. Au Mali, comme le note une coordinatrice d’ONG qui lutte contre la désertification, les zones touchées représentent 40 % du territoire. Or, le Fonds Mondial pour l’Environnement, abondé par les pays riches ne finance pas d’action contre la progression du désert. C’est cette désertification qui produit des phénomènes massifs d’exode vers les bidonvilles de Bamako et des autres grandes villes africaines. Ces bidonvilles sont l’antichambre de l’émigration vers les pays riches. Cachan n’est pas né de rien. Le gymnase est le dernier maillon d’une chaîne de désespoir qui puise ses racines dans la mise en coupe réglée de l’agriculture paysanne africaine l’agro business européen et l’égoïsme des gros agriculteurs français. L’émigration n’est pas un phénomène franco-français, ni européen. Plus de 120 millions de personnes sont recensées comme « immigrés » dans le monde. Sans compter les immenses migrations intérieures d’un pays-continent comme la Chine. Les rodomontades de Sarkozy, pas plus que les murs de la honte érigés par les pays riches ne serviront à dissuader ces « damnés de la terre » : nous devons nous attaquer aux causes des migrations internationales.
Sarkozy faisant évacuer le gymnase de Cachan n’a fait que continuer, en l’amplifiant, la politique de ses prédécesseurs : gérer à partir du Ministère de l’Intérieur une politique d’immigration dont on nous explique qu’elle se réduit à une gestion policière des flux de population. Or, en allant au Sénégal négocier des contrats de « co-développement », il démontre lui même que nous n’avons pas besoin d’un grand flicage de l’immigration mais d’une réelle politique de coopération solidaire, valorisant l’apport des migrants comme une richesse pour les pays du sud et du Nord, leurs compétences professionnelles, leur épargne qui dépasse souvent le volume de l’aide publique au développement lui même. Il faut arrêter de prendre l’immigration comme bouc - émissaire de l’impuissance de nos politiques publiques. Ce n’est pas l’immigration qui crée le chômage et la précarité, ce n’est pas l’immigration qui est la cause de l’inadaptation de nos politiques éducatives, ce n’est pas l’immigration qui est responsable du mal-logement ou de la mal- bouffe. En jetant l’opprobre sur les immigrés, Sarkozy lance la guerre de tous contre tous : immigrés sans-papiers contre immigrés en situation régulière, français contre étrangers, pauvres contre pauvres. La guerre contre les pauvres est devenus le seul projet d’une droite xénophobe qui exige la libéralisation totale des échanges, la privatisation de tous les biens publics, mais ne veut qu’une seule politique, celle du bâton en ce qui concerne la libre circulation des êtres humains. Pour obtenir un simple visa touristique, l’humiliation devant nos ambassades est telle que l’image de la France ressemble à celle d’une caserne, voire d’une prison pour les peuples du Sud. Sarkozy veut aller jusqu’au bout de cette politique en transformant l’Europe toute entière en forteresse continentale et en installant des miradors en Afrique, de la Libye au Maroc en passant par le Sénégal.
Mais Cachan lui apporte la réponse de la solidarité et de la fraternité. Le maire de Limeil-Brévannes en voulant accueillir les familles sur le site désaffecté du CEA (tout un symbole !) a appliqué le droit de réquisition comme pourrait le faire n’importe quel élu de la République. C’est un Juste de la République comme le sont les milliers de parents du Réseau Education Sans Frontières qui protègent les enfants sans papiers que veut expulser Sarkozy. La lutte contre la discrimination, la ségrégation sociale et spatiale n’est qu’un aspect du combat contre l’apartheid planétaire. Les prochaines échéances présidentielles devraient être l’occasion d’un débat, projet contre projet, valeurs contre valeurs. Malheureusement, une fois de plus, ceux qui se retrouveront au deuxième tour risquent d’avoir à peu près le même discours de fermeture face à nos frères et nos sœurs immigrés de Cachan et aux Justes qui les soutiennent : « patientez dans la clandestinité, on examinera, au cas par cas », et on renverra le trop plein croupir dans les bidonvilles par exemple celui d’Abidjan que l’exportation de nos déchets toxiques a transformé en poubelles mouroirs. La boucle est bouclée. Mais qui devra payer la dette écologique, sociale, humaine et financière due à l’Afrique et aux Africains ? Devrons nous attendre cinquante ans et un nouveau film sur les « Indigènes de 2006 » pour rembourser ceux de Cachan, d’Abidjan et Bamako ?
Noël Mamère, 26 septembre 2006