Le 16 novembre 2006, la gauche française a-t-elle basculé dans une autre dimension ? Il est top tôt pour le dire. Mais la force de l’événement rend crédible cette perspective. La désignation de Ségolène Royal est assurément un séisme dans le socialisme français, dans sa tradition, sa structuration, son idéologie. Il est souvent de bon ton à gauche de proclamer à propos de tel ou tel évènement que « rien ne sera plus jamais comme avant ». Gageons que cette fois ci , le slogan ne sera pas démenti : parce que c’est une femme, parce qu’elle revisite les fondamentaux de la gauche, parce qu’elle en finit avec le vieux parti d’Epinay et la gauche plurielle du programme commun, même repeinte en vert de Jospin, la présidente de la région Poitou-Charentes révolutionne la sociale - démocratie à la française.
Depuis sa naissance, le socialisme s’est toujours divisé en deux : entre Jaurès et Guesde, Mendès - France et Guy Mollet (même si le premier n’appartenait pas à la SFIO), Rocard et Mitterrand. Lors des primaires socialistes, Fabius et Strauss khan représentaient bien ces deux branches, la première gauche, laïque, sociale, jacobine et la seconde, libérale sinon libertaire, ouvertement sociale - démocrate, saint - simonienne. Ségolène Royal n’est ni de l’une ni de l’autre gauche. Elle empreinte aux deux mais elle les transcende en raison de son décalage par rapport à ces débats dont elle n’a que faire. Elle s’inspire de la démocratie d’opinion, des attentes des citoyens mémorisées par les sondages. Elle joue de l’image, de son image. Le « Royalisme », c’est un composé de morale thatchériste, de vulgate blairiste, revisité par une lecture compassionnelle de l’histoire. On est autant dans la morale que dans la politique et dans un monde déboussolé la « Ségo - attitude » ne peut que marcher parce qu’elle offre des repères. Téléspectatrice engagée et critique du média télé, elle sait en jouer reléguant ses compétiteurs au rang d’éléphants grisonnants. Elle fait entrer la gauche dans le temps de la dictature de l’émotion en remisant la raison raisonnante aux placards emplis de naphtaline. Mais la vérité cachée de son succès ne peut se réduire à une bonne campagne marketing de ses conseillers en communication, la directrice d’Ogilvie et le porte parole du PS Julien Dray, inventeur de SOS Racisme. Elle réside dans ce qu’elle s’est lovée au creux d’un événement impensé par la gauche française, le référendum du 29 mai. Ce n’est pas seulement l’anti-libéralisme qui a enfanté le non de gauche, mais aussi c’est la révolte face à l’injustice, l’insoumission d’un peuple rebelle face à la technocratie, le besoin de démocratie participative, symbolisé par les milliers de débats dans tout le pays et le foisonnement sur Internet. Je ne sais si Ségolène en a tiré consciemment une leçon pour ajuster sa manière de faire depuis qu’elle a entrepris « de gravir sa montagne », mais elle a su « squatter » cet événement en l’incarnant mieux que tous les tenants du Non dont elle n’était pas. Voilà pourquoi, elle est encore en mesure de fédérer ceux qui sont sûrs de sa posture « blairiste » comme ceux qui veulent encore croire à ses accents « alter ».
Nous devons prendre la mesure de l’événement : l’américanisation de la vie politique française , commencée depuis bien longtemps comme nous le rappelle le décès du « kennedillon » français, JJSS a cette fois ci submergé le premier parti de gauche, né en 1905. Cette accélération de la bipolarisation menace d’étouffement progressif ceux qui refusent la pensée unique des biens pensants sur le mérite, le travail et la sécurité ; saura-t-elle apporter des réponses aux menaces de l’heure : réchauffement climatique, crise sociale, banlieues, guerre « de civilisation » ?
Une séquence politique inédite commence, dans laquelle tous ceux qui croient encore à quelques valeurs permanentes et universelles doivent encore avoir leur mot à dire. Trouveront-ils leur espace ? Leur laissera-t-on l’occuper dans le grand parti démocrate à la française qui s’annonce ?
La politique est un combat. Il continue.
Noël Mamère, le 20 novembre 2006.