Recherche
> Procès Allègre : signez la pétition de soutien à Politis !
DANS LA MEME RUBRIQUE :

Rentrée ?
Iniquité
Une crise de régime
Où va la France ?
La débâcle
BRIC
Contre l’impunité
Exodus
Du pain, des jeux ... Et des éléphants blancs
Thaïlande

Birmanie, une métaphore de l’ordre mondial
Edito du 1er octobre 2007

La folie sanguinaire d’un quarteron de généraux réduit un pays à l’auto- enfermement depuis plusieurs décennies. Une femme courageuse, Prix Nobel de la Paix, Aung San Suu Kyi, est devenue le symbole de la résistance de tout un peuple. Les bonzes qui sortent aujourd’hui de leurs pagodes marquent la dernière vague de ces soulèvements dont la Birmanie est secouée à intervalles réguliers.

Les dirigeants des pays occidentaux, de Bush à Sarkozy, se penchent sur la situation, la déplorent et attendent que l’actualité passe à autre chose. Les affaires continuent, avec la Birmanie comme avec la Chine son puissant voisin et allié. On appelle cela la « Realpolitik ». Rangoon n’est pas le Koweït ; Rangoon n’est pas Bagdad ; Rangoon n’est pas Kaboul. Ces généraux ne font d’ombre à personne, ils se contentent de massacrer leur population dans le silence. Le droit d’ingérence humanitaire, cher à Bernard Kouchner, s’arrête aux frontières birmanes et aux intérêts de Total. Au mépris des droits humains, cette entreprise française a profité, du travail forcé de milliers de travailleurs sous payés. Selon une estimation de l’ONG « Info Birmanie », elle reverse chaque année 500 millions de dollars à la junte sans qu’un euro n’arrive au peuple Birman.

Finalement la Birmanie est la métaphore d’une zone sans droit, d’une zone grise, éloignée des centres d’intérêt du monde, un pays auquel on ne s’intéresse que le jour où le massacre devient télégénique et qu’on oublie, aussitôt passé le temps de la lamentation compassionnelle. Une grande partie de la planète ressemble à cette métaphore. En Afrique, en Asie, au Moyen-Orient, les zones grises s’accumulent : Irak, Kurdistan, Afghanistan, Soudan, Corée du Nord. Dans les pays où ça va « bien », comme la Chine ou l’Inde, des centaines de millions de paysans sont relégués dans des zones de famine, tandis que ceux qui émigrent dans les villes rejoignent des bidonvilles surpeuplés. Derrière l’émergence de milliers de nouveaux riches, des centaines de millions de pauvres vivent une situation d’apartheid social. La paupérisation d’une immense armée de réserve du travail salarié, s’organise à l’échelle du monde où il n’y a plus désormais de Nord et de Sud, mais un village global, morcelé, avec des zones hyper protégées, des abcès de pauvreté absolues, des territoires dominés par des mafias qui parfois, se confondent avec l’État, comme en Birmanie, c’est le monde de l’apartheid planétaire. D’évidence, il y a des convergences entre les zones franches d’Asie ou d’Amérique latine, où travaillent pour quelques dollars des millions d’exploités et le travail forcé en Birmanie ou le Goulag chinois. La sans-papiers chinoise qui a préféré se jeter par la fenêtre à Paris, ou la prostituée victime des trafics humains organisés par les filières du crime, ne sont pas birmanes mais elles souffrent dans leur chair de la violence de la marchandisation. Dans ce monde de l’après-guerre froide, il est difficile d’identifier un centre qui pourrait réguler tant de soubresauts. La nomination de DSK au FMI n’y changera rigoureusement rien, tant cet organisme, comme l’OMC ou la Banque Mondiale, reste au service d’un hyper-capitalisme qui se moque de la souveraineté des peuples, des États et des institutions internationales. Le pouvoir des transnationales est invisible, car il s’appuie sur une délocalisation de leur pouvoir de décision. Bien sûr, la France peut exiger de Total qu’il gèle ses investissements en Birmanie ou, comme nous le prônons, qu’il se retire de cette prison à ciel ouvert. Mais Total est, d’abord au service de ses actionnaires qui exigent qu’il investisse là où ses profits sont les plus substantiels.

En 1997, à peine arrivé à l’Assemblée, j’avais demandé une commission d’enquête sur Elf (devenue aujourd’hui une composante de Total) en raison du massacre de milliers de congolais, armés et financés par cette entreprise. En 1999, une mission d’information parlementaire fût créée à la suite de cette campagne, présidée par une députée verte, Marie Hélène Aubert qui alla rendre visite à la prisonnière nobélisée de Rangoon... La mission formula des recommandations. Que se passa-t-il ensuite ? Rien... Sinon que, quelques années plus tard, Monsieur Kouchner « parce qu’il faut bien gagner sa vie », réalisa pour 25 000 euros un honteux plaidoyer en défense de Total afin de blanchir le pétrolier et de faire oublier les protestations des militants des Droits de l’Homme.

Aujourd’hui, ce triste spectacle continue. Nicolas Sarkozy, comme Georges Bush, n’ont pas demandé une réunion du Conseil de Sécurité. La communauté internationale exige de la retenue des massacreurs... Et de ceux qu’ils fusillent, les plaçant de fait sur un pied d’égalité ! Le généralissime Than Shwe, qui préside la junte, a immédiatement interprété ces gesticulations comme un blanc- seing lui permettant, de tirer sur tout ce qui bouge, comme en 1988. Combien faudra-t-il de Birmans assassinés pour faire pression sur Total, sur le gouvernement chinois qui protège les fusilleurs de Rangoon, sur Poutine qui ne veut pas que l’on utilise une jurisprudence birmane pour empêcher qu’on s’intéresse à son pré-carré Tchétchène. Silence, passez votre chemin et laissez nous massacrer en paix, il n’ y a rien à voir...

Noël Mamère, le 1er octobre 2007.


IMPRIMER
Imprimer